Philippe et Martine Dufrenne, successeurs de la Librairie Vander Elst

LES AMOUREUX D’ANSEREMME

Anseremme est le terminus des kayaks, l’endroit où la Lesse se jette dans la Meuse, un petit village et centre de villégiature qui, à son apogée dans les années 1930, compte cinquante-six établissements hôteliers pour huit cents habitants. L’endroit fut un point de rencontre d’une colonie d’artistes au XIXème, dont Rops, Verhaeren et Rodenbach. Le père de Philippe Dufrenne y tient un hôtel-restaurant et c’est là que le jeune homme vit ses premières années. En 1966, à l’âge de 12 ans, il démarre des études gréco-latines à 3 km de là, au collège de garçons Notre-Dame de Bellevue à Dinant, la ville de Martine Goffin, sa future épouse, qui fait ses études aux Soeurs Notre-Dame, pendant de Bellevue pour les filles. « Bien après les deux écoles ont été liées » précise Martine, qui vient, de son côté, d’une famille liée aux brasseurs.

TOUT !

Philippe était bègue et la cruauté des enfants est bien réelle, ils l’appellent DuDu. Mais là où ses mots étaient saccadés, sa lecture était fluide. « J’aimais bien les livres parce que cela me permettait de me parler! » Le livre devient pour lui synonyme de liberté. Son trouble de la parole ne l’empêche pas de faire du sport, du football, ou d’enchaîner les étapes des mouvements de jeunesse, de louveteau à éclaireur. Vers ses 14 ans, cela allait un peu mieux, seuls les moments de stress accentuaient le bégaiement. « Le livre m’a beaucoup aidé et permis d’être en relation avec des personnages. »

Le libraire Pierre Vander Elst avait une maison de campagne à Anseremme et mangeait souvent au restaurant du père de Philippe qui a quinze ans quand Pierre Vander Elst lui propose un job d’étudiant dans la librairie familiale, longtemps gérée par sa mère. « Je n’avais jamais vu autant de livres réunis! C’est d’abord leur quantité qui m’impressionne. » La spécialité de la librairie Vander Elst? « Tout ». Mais elle était également connue pour les livres scolaires de seconde main. A sa tête, Pierre, baroudeur en fin de carrière, dans l’immobilier, et vendeur de disques pour la firme Barclay, qui avait décidé de se poser. Il travaillait avec Madame Fernande, son épouse, et Madame Collette, une chanteuse d’opéra, active à l’INR1, « qui y époussetait les livres à l’aide d’un plumeau. »

LA GALERIE BORTIER EN 1969

Le passage arrondi vers la rue St-Jean était fermé depuis la destruction de la verrière en 1957 pour le réaménagement « moderniste » de la Salle de la Madeleine. Le chantier de la Salle de spectacle terminé, cette partie courbe, d’où avaient été liquidés tous les éléments intérieurs de Cluysenaar, était restée à l’état de chancre.

Ne restait alors accessible que la partie rectiligne de la Galerie, avec la rue de la Madeleine pour seule entrée. On y trouvait encore trois librairies : Hankard, la librairie Vander Elst et une librairie de partitions musicales, en haut de l’escalier. La verrière, construite en 1848, était en mauvais état – « des vitres tombaient ! » – des auvents avaient été installés dans la salle pour remédier tant bien que mal à ces fuites et les livres étaient dans des armoires équipées de volets. « Le soir, on fermait les volets, un peu comme les boîtes vertes des bouquinistes à Paris ».

Le café aujourd’hui connu sous le nom de « La Madeleine », était également une librairie : « Il y avait d’ailleurs une porte reliait la galerie à cette librairie », précise Philippe.

Philippe consacre toutes ses vacances d’été et ses congés scolaires à ranger les livres à la Galerie Bortier. Il se souvient de son premier achat dans une salle de vente « Relecom » du type « Taunus ». Pierre Vander Elst l’avait aiguillé vers un lot. Il paie 500 francs belges (12,50 euros) l’énorme montagne de caisses… et Pierre lui rachète une publication à 1000 francs! Toujours sur le conseil du libraire, il prend des cours de bibliothécaires à Bruxelles, mais cela lui semble loin du foisonnement d’une bouquinerie: « Ce que j’apprenais là, ce n’est pas ce que je voulais apprendre ». « De toute façon, ce métier-là (librairie de seconde main/antiquariat) s’apprend sur le tas ». Après y avoir consacré ses vacances de Juillet, Noël, Toussaint, en 1972, Philippe devient salarié auprès de Vander Elst « mais payé au tarif étudiant ».

LE PENDULE DE LA PROSPERITE

Philippe termine ses humanités et opte pour des études, toujours à Dinant, en sciences économiques, un cycle de trois ans. « voulant être indépendant, J’ai vu tellement de gens qui se sont cassé la gueule car ils ne savaient pas gérer ».

Philippe recroise le chemin de Martine. Elle étudie le secrétariat et pense un temps s’orienter, comme sa grande soeur, vers des études d’esthéticienne. Avec Philippe, son aîné de trois ans, « il m’a fait découvrir le livre et là, c’est le grand amour! (rire) du livre et du libraire! ». Philippe précise: « Je l’ai séduite avec une édition originale de l’Ecume des jours, de Boris Vian » ! Ils se marient en 1978. Pierre Vander Elst décédé au milieu des années 70, sa veuve ne peut former plus avant Philippe ou lui « enseigner certaines ficelles du métier ».

Un poste dans les bureaux de la Mutualité s’offre à lui, mais il écoute son coeur – en l’occurrence, son épouse – et ensemble, ils reprennent LA COSMOPOLITE, librairie située au n°17 de la rue Saint-Boniface à Ixelles, alors spécialisée dans l’Asie et les sciences occultes.

Le pendule du vieux Monsieur Haerens, le libraire cédant, prédit au jeune Philippe « …dans 3 ans vous serez prospère» ! Entretemps, Martine fait ses premières armes avec l’énorme stock laissé dans la cave. Le jeune couple a emprunté à la banque et s’est endetté pour reprendre l’enseigne. Mais cela se passe mal avec un public habitué à l’ancien libraire. Le chiffre a très vite baissé et la frustration monté. « Après Monsieur Haerens, érudit de plus de 70 ans, les gens ne faisaient pas confiance à un type de 23 ans. J’ai eu du mal, le monde ne suivait pas. »

Collection privée Ph. Dufrenne

1980 RETOUR A LA CASE BORTIER

Depuis un an et demi, la veuve de Pierre Vander Elst essayait de remettre sa librairie. Elle avait courageusement résisté au chantier de rénovation du Passage et de la verrière, terminé en 1977 « elle est restée pendant toutes les phases, sauf pendant 15 jours où elle a dû partir, c’était fou, cette personne était exceptionnelle ». Les architectes, les frères Mignot, avaient préservé la partie historique mais sa librairie avait changé, il n’y avait plus de bacs au centre. Les fenêtres des loges nouvellement rénovées s’ouvraient comme des portes de garage et des étagères s’offraient sur les deux côtés. Avec le décès de son mari, Madame Vander Elst était peu à peu passée à la vente de livres soldés. Philippe se souvient d’un représentant de la Maison Collet qui venait avec une valise proposer les titres en stock et prendre les commandes. Philippe avait envoyé Martine, « en espionne », faire un stage à la librairie pendant un mois. Et c’est là qu’ils découvrent que les chiffres sont proche du nul. « Plus personne ne passait dans cette galerie » nous dit Martine. Un prix est négocié pour la reprise du pas de porte: 500 000 FB (12 500 euros). Une somme difficile à réunir pour un couple endetté mais Philippe relativise, « rien comparé à une reprise d’une librairie de journaux où cela tournait vers les 3 000 000 FB ». Philippe et Martine, avec l’aide d’une quinzaine de copains Anseremmois, déménagent leurs 600 caisses de livres de Saint-Boniface vers les n° 1 et 2 de la Galerie Bortier. S’ils ne gardent rien du stock initial, ils conservent l’enseigne Vander Elst, indiquant sobrement sur leur carte « successeurs Vander Elst ».

Des loges étriquées mais des caves immenses !

Une des premières idées de Philippe était de faire des expositions dans les caves (qui contrairement aux loges en surface sont très étendues) « Mais les pompiers ont refusé. »

Collection privée Ph. Dufrenne

En cette année 1980, le passage, remis à neuf quelques années plus tôt, était encore presque vide. La Ville de Bruxelles, propriétaire depuis peu de l’ensemble de la galerie, avait invité les libraires et les galeries à s’y installer et prévu un logement sur place, pour un concierge. Présent dans la galerie depuis deux ans, Tristan SCHWILDEN, spécialisé en photographies anciennes, avait repris la loge occupée par les partitions de musique de Madame Vander Elst. Un magasin, MIME, qui proposait de l’artisanat, des marionnettes, était tenu par un couple dont le mari travaillait au Cinquantenaire au Musée de l’Aviation. Mais il sera remplacé rapidement, redevenant une librairie du type scientifique appelée LE CHAT PERCHÉ, tenu par Marc et Chantal Tilmans, deux professeurs d’université. Philippe se souvient du couple : « Ça leur faisait mal de vendre leurs livres. C’est comme moi, il y a des livres que je ne vendais pas à certaines personnes: ils ne les méritaient pas! (rire) je vois bien quand c’est un spéculateur! (…) Et puis de voir à qui cela a appartenu, c’est important, c’est pour ça qu’il y a des livres que je ne vendais pas à n’importe qui ! » 

DE TRÈS BELLES ANNÉES

La renommée de la Galerie Bortier et le renouveau de la librairie Vander Elst amenait acheteurs et vendeurs. Sa situation, rue de la Madeleine, aux pieds du Mont des Arts et de la Bibliothèque Royale attirait un monde de chercheurs et de promeneurs, jeunes et vieux. Philippe y a réinstallé des bacs à livres, au centre du passage, et les a mis sur roulettes. Toutes ces bacs et présentoirs étaient sortis le matin et rentrés, le soir dans les locaux au N°1 et au N°2. Cela offrait une situation paradoxale puisqu’ils étaient à la fois libraires locataires et marchands aux stands semi-ambulants. « Moi, ce que j’ai fait pendant une quarantaine d’années, c’est pousser des bacs! » rigole Philippe. Tout était de seconde main, mais on retrouvait ça et là du très neuf : Philippe a compté jusqu’à 27 journalistes qui venaient y revendre leurs services de presse !

Collection privée Ph. Dufrenne

La grande vitrine de droite était composée de livres récents, à gauche de livres très anciens. « J’ai visité des centaines de bibliothèques privées » se souvient Philippe, et en-dessous de 3 étage, il n’y avait pas d’ascenseurs… « J’ai descendu de tonnes de livres ! On était jeunes et beaux ! » Peu à peu, Philippe s’est spécialisé dans les éditions originales et dédicacées, les lettres et correspondances. Il montait à Paris avec son collègue et ami Tristan Schwilden, pour des acquisitions. « On partait avec un gros portefeuille, on revenait avec très peu mais c’était une excitation »! Philippe ne faisait pas le Vieux Marché, place du Jeu de Balle mais Tristan Schwilden, grand connaisseur des débuts de la photographie, y était assidu : « Il a trouvé des correspondances de Niepce, en deux fois, à deux ans d’intervalle! (rire) et pas chez le même vendeur » !

Le quartier était « chicos » : rien que dans la rue de la Madeleine, il y avait de la broderie de qualité, de grands antiquaires, des galeries, les verres du Val St-Lambert, la librairie d’Art Posada. « Beaucoup de lecteurs réguliers, celui qui venait chaque samedi à 10H00 et qui parlementait pendant une heure et demie ». « On voyageait dans les livres, ajoute Martine, d’un rayon à l’autre ou d’un client à l’autre ».


Sur l’aspect seconde main, Philippe se souvient d’une personne élégante venue vendre des livres – c’était encore à LA COSMOPOLITE – qui, faisant la moue, eut cette remarque: « Je ne comprends pas, comment pouvez-vous vivre avec tant de livres qui sont passés dans toutes les mains ». Lui tendant un billet, Philippe lui répond : « Faites attention, cet argent a été dans toutes les mains!». Elle n’est plus jamais revenue.

HAUTS ET BAS DE L’ASSOCIATIF

Au début des années nonante, la transformation planifiée pour la Gare Centrale, toute proche, faisait planer la menace de construction d’une sortie, rue de la Madeleine à quelques mètres à peine de la Galerie Bortier. Avec Tristan Schwilden, le couple Génicot, Marian Lens (Artemys), Marianne Bratslavsky (Osiris), Emile Marchal (Papyrus) et les Dufrenne, ils créent alors une association sans but lucratif, en 1993, afin de défendre la galerie et éloigner le danger… d’au moins 50 mètres ! Leur mission première était de faire reconnaître la valeur patrimoniale de la galerie en la faisant classer, une procédure menée à bien avec l’aide de Didier Van Eyll, alors Secrétaire d’État à la Région bruxelloise. Acteur moins chanceux de leur démarche, « un arbre remarquable et centenaire que Léopold II avait ramené du Congo, déterré la nuit ».

Portés par leur élan, les membres de l’asbl montent une première exposition, en 1994, doublée d’un livret-catalogue, dont le sujet est la Galerie Bortier et son histoire. L’exposition a lieu dans l’espace N°7, espace d’intérêt collectif niché au milieu de la Galerie depuis 1977. L’endroit était jusque-là loué pour des expositions avec interdiction formelle de vendre. C’était devenu un espace très politique et très enclin à exposer les copains et proches des élus, avec renfort de publicité pour les pouvoirs subsidiants, la Ville et l’échevin. Philippe et Martine, qui tiennent à l’apolitisme de leur démarche, se sont éloignés de ces événements aux enjeux mondains. Les expositions suivantes, sur les partitions de musique illustrées par Magritte ou les travaux de recouvrement de la Senne, seront sans subsides « et à notre manière », celle de Tristan Schwilden et Philippe Dufrenne. « Des événements qui connaissent un vrai succès, entre 3500 et 5000 visiteurs ». Mais in fine, ce que Phlippe et Martine préfèrent, c’est organiser, avec leurs amis du groupe « Les Amoureux d’Anseremme », des expositions sur leur région et des week-ends de marche dans les Ardennes !

CARRE MADELEINE-SAINT-JEAN

Dans le prolongement de cette association autour de la galerie, ils tentent, en 1995, un groupement élargi au quartier, appelé le « CARRÉ MADELEINE SAINT-JEAN » intégrant les galeries d’Art, les librairies et les magasins d’instruments de musique, mais rien n’a pu être concrétisé. « Ca n’a pas pris, se rappelle Philippe, la ville de Bruxelles n’était pas intéressée » et les intérêts des uns et des autres ne coïncidaient pas toujours. « Certains voulaient que le dimanche, la Galerie Bortier soit une garderie pour enfants, les marchands d’Art se prenaient déjà pour les chefs, eux ce qui importait c’était l’argent: les affaires, ce n’était pas pour promouvoir quelque chose ensemble ».

La librairie Vander Elst participait à des foires extérieurs comme à Maubeuge, Mons ou Namur. Cela permettait de se faire connaître « montrer ce qu’on faisait » et de mener un public vers la Galerie de Bruxelles. Une dizaine de foires ont été organisée par LES AMIS DU LIVRE, dont parle Dominque Basteyns sur ce même site. Cela se passait dans la Salle de la Madeleine, louée pour l’occasion, ce qui rapprochait encore plus le contact entre les lecteurs et son stock. La juxtaposition des libraires dans la Galerie n’a jamais été un motif de compétition. Philippe et Martine n’ont jamais rejoint la CLAM (Chambre professionnelle belge de la Librairie Ancienne et Moderne). Le couple n’aime pas être résumé à sa proposition de livres, qui allait du simple poche à la pièce unique.

En 1994, Arlette Genicot répertorie, sur un listing, tous les commerces ayant occupé la Galerie Bortier depuis 1857, première année où la galerie est reprise dans les almanachs, ainsi qu’une liste de tous les commerces présents depuis la rénovation, en 1977.

« Voilà tout ce qu’il y avait dans la Galerie Bortier. Tu vois, il y a toujours eu des librairies, n’en déplaise à certains »! (rire).

LE DECLIN

Vers 2010, ils ont senti que la logique du numérique faisait surface par des attitudes de visiteurs. Comme la pratique de la photographie de livres, avec téléphone portable, qui devenait de plus en plus invasive, transformant leurs librairies en un showroom de curiosité et de comparaison des prix à l’échelle de rareté du World Wide Web. Les spéculateurs n’ont jamais été bien reçu chez eux. « Les jeunes nous trouvaient désagréables » ! dit Philippe. « Ils ne comprenaient pas pourquoi ils ne pouvaient pas faire ça » renchérit Martine. L’agacement et l’incompréhension mutuelle étaient tels qu’ils ont imprimé des papiers avec un logo d’appareil photo barré. Philippe et Martine ont été très tardifs à s’équiper en informatique et n’ont jamais fait de ventes online. « Si on avait eu 10 ans de moins, sans doute qu’on s’y serait mis » pense Martine. « Mon fils m’a dit que j’avais tort » confirme Philippe qui revient sur la manière de se documenter pré-internet: « Moi, à Bruxelles, j’allais à la Foire du Livre, place Rogier, chercher les catalogues des éditeurs pour avoir les prix ». « Comme on faisait aussi le livre récent mais d’occasion », ajoute Martine.

Viennent ensuite les critiques sur le centre ville qui dépérit, les nights shops du type « Night&Day » qui pullulent, le piétonnier géant qui éloigne les visiteurs du Centre, le lock-down lié aux attentats, le covid, good move… et une Régie négligente dans la gestion du bien public : infiltrations d’eau, contrats de bails non renouvelés. Philippe explique: « Avant, on avait régulièrement de réunions pour changement de bail et un jour, a on été augmentés de 35%, dans les années 90, quand des Suédois se sont amenés dans le quartier pour tout acheter. On leur a dit: « Mais vous vous rendez-compte? » Pour tout réponse, la Régie foncière de Bruxelles leur dit : « Si vous n’êtes pas contents vous pouvez partir !» Et depuis plus d’une décennie, plus aucun bail. Les personnes relais entre les locataires et la direction de la Régie foncière démarraient toujours avec optimisme et puis se rendaient compte que la direction ne suivait pas les consignes apportées. Philippe: « Au début c’est « On va signaler ça » et à la fin c’est « Oui, je sais, mais on fait des notes et puis »…

Depuis 2018, ils ont eu vent de projets pour la Galerie Bortier qui n’avaient plus rien à voir avec les libraires présents. Philippe: « Nous on voulait cesser, on était arrivé au bout de ce qu’on pouvait supporter, mais ils cherchaient à ce que cela continue à vivre ».

SUR LA PAILLE

En 2020, des repreneurs potentiels de leur librairie, après avoir discuté avec Philippe et Martine, se sont adressés à la Régie de la Ville de Bruxelles concernant les conditions : le prix de location demandé était plus du double de celui vigueur ! Quant au bail, il était limité à un an. « Il paraît qu’il y a beaucoup de commerces à la Ville de Bruxelles où c’est comme ça », dit Martine. Mais ces deux facteurs condamnaient toute vraie reprise, toute continuité d’une librarie dans ce double espace, le plus en vue de la galerie. D’autant que leurs livres, jusque là perçus comme un potentiel d’échanges, se trouvait soudain relégué au rang d’encombrants à évacuer : 15 000 euros était le devis minimum proposé par des tiers… pour simplement vider le contenu du magasin. « Tu te rends compte, je perds tout et il faudrait encore que je…. »

Acculés, ils se sont confiés à Joël Kirberg, alors le dernier des ombudsmen attaché à la Régie Foncière de Bruxelles pour le dossier de la Galerie, et celui-ci a proposé à Philippe et Martine un collectif pour reprendre le stock, offert par le couple, et de le vider. « Sans doute que ce ne sont pas les jeunes qui ont eu l’idée. C’est ça qui m’énerve, c’est une roublardise qui s’est fait ». Philippe revit le mauvais scénario alors en marche, suivi de l’annonce de l’appel à manifestation d’intérêt, et s’emporte : « Et puis ce Thierry Goor qui vient parler de notre compte en banque : « Ils ne gagnent plus leur vie! » et je me dis: Qu’est-ce que c’est que ça?!? Comment ce type peut…. C’est vraiment dire n’importe quoi. »

Après quasiment un demi-siècle de service, avec une permanence à toutes épreuves, Philippe ne se sent pas « reconnu comme acteur de la vie bruxelloise ». Si Philippe a accepté de parler de sa carrière aujourd’hui, c’est qu’il sort doucement d’une dépression. Quant à Martine, elle vit quotidiennement le manque de contacts avec les livres et les lecteurs. Vivant au dessus de la Galerie, ils souffrent aujourd’hui du bruit des extracteurs d’un des restaurants et du brouhaha des soirées désormais prolongées. Mais attendent chaque semaine avec plaisir leur petite-fille qui vient passer les weekends chez eux. La succession Dufrenne est assurée !

« Le nombre de livres qu’on a pu sauver… depuis près de 200 ans ici, dans la Galerie… » songe Philippe. Et Martine de poursuivre « … en leur offrant une seconde vie! »

Collection privée Ph. Dufrenne
  1. INR : Institut National de Radiodiffusion, ancêtre de la RTBF ↩︎

(7 commentaires)

  1. Bonjour Philippe et Martine. Très belle histoire, tout ce que vous avez expliqué ici. C’est votre vie en fait. Une très belle vie avec de vrais valeurs. Ça peut paraître désuet maintenant, mais non vous pouvez en être fier. Je suis content et fier aussi de vous connaître et de faire partie même si nous ne nous voyons pas souvent, de votre Famille de votre Clan. Blaise.

  2. Philippe Martine
    Dominique Wauthy m a fait suivre ce superbe resume de votre vie et passion
    Je l en remercie et surtout je suis tres content de pouvoir me rendre compte de votre carriere professionelle et l
    Impact que ca a du avoir sur votre couple et famille
    Philippe nous etions a l école gardienne ensemble et meme si nos vies se sont séparées je t ai toujours considéré comme un ami
    Oui tu bégayais quand tu étais enfant et alors ? Tes amis ne se moquaient pas tous de toi
    Votre famille a aussi été très généreuse avec leRcnml en permettant au club d avoir un hangar dans votre propriété sur le quai van Geert ! Un grand merci pour ça
    Voilà j espère que mon petit mot arrivera chez vous deux
    Je vous embrasse
    Gaëtan dit Madzo

  3. Toutes nos félicitations pour ce récit de votre vie professionnelle à l’égard d’une corporation qui était en quelques sortes liée à l’histoire de Bruxelles et son folklore.
    Malgré les nombreuses difficultés rencontrées, vous devez être fiers de votre parcours et de votre complicité de couple dans cette longue aventure.
    Soyez heureux !
    On vous embrasse
    Patricia &Michel

  4. Chapeau a vous deux. Votre barque a ete menee avec la volonte d un vrai capitaine…… Je suis heureux de vous avoir cotoye dans certains moments festifs ( ainsi que tristan ) meme tres fier. Biz a vous et a bientot

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