Rencontre avec Jacques Bauduin où il est question de l’avant et de l’après GALERIE BORTIER : la parenthèse MACONDO (1978-1984)
« J’ai reçu le petit Jésus d’abord »!
Jacques vient du Pays de Charleroi, natif de Montignies-sur-Sambre. Son père s’est occupé d’un magasin de textiles puis, à partir du milieu des années cinquante, gérait, avec sa mère, un magasin franchisé NOPRI. La clientèle était issue des usines sidérurgiques, alors encore en pleine activité. Enfant et adolescent, Jacques est un grand lecteur. Des lectures de bandes dessinées, de Buck Danny à Blake et Mortimer, SPIROU, TINTIN, il passe aux romans: « C’était les débuts du poche! ».
Il suit sa scolarité dans une école communale tout en faisant hors les murs son catéchisme. C’est en 1955, « en pleine guerre scolaire« , une éducation religieuse dont il sort premier. « L’accumulation des points obtenus au cours d’épreuves tout au long de l’année » déterminait le classement. Consternation du côté de l’école « libre » de la commune (l’école des Frères), « il n’était jamais arrivé qu’un élève de l’école communale précède celui de l’école catholique ». Celle-ci lui trouve un rival, le 1er de l’école des frères ; il avait été malade, avait manqué un examen, on lui en organise un, spécialement, et on le cote « 20/20 ». Un miraculeux ex aequo : « Le problème, c’est qu’il n’y avait qu’une chaise pour recevoir en premier la bénédiction du petit Jésus…on n’allait quand même pas nous couper en deux…(rire) donc cela a fait l’objet de grandes négociations diplomatiques !
« Finalement, on propose à Jacques, 11 ans, de choisir la messe où il occupera la première chaise. Il opte pour la messe basse, celle du matin, « qui était moins mondaine… enfin mondaine à Montignies-sur-Sambre ! », laissant la grande messe de 11 heures à son camarade. « Je ne sais toujours pas, 75 ans après, si c’était par humilité ou par orgueil ! (rire)…pour recevoir le petit Jésus d’abord ! Ou peut-être pour gagner sur les deux tableaux » !
L’ART et la RÉVOLUTION
Jacques Bauduin passe de la Bibliothèque Verte – précisant « mais pas la comtesse de Ségur » – aux romans d’André Malraux. Il entreprend des études de médecine, à Liège, 3 ans, pour faire plaisir à ses parents, mais bifurque, après la deuxième candidature qu’il double, vers l’INSAS (L’Institut National Supérieur des Arts du Spectacle et des techniques de diffusion), au centre de Bruxelles. L’école en 1964 en était à sa troisième rentrée. Il souhaite faire du cinéma mais est orienté vers la section théâtre. « Mais je n’ai jamais fait de théâtre ou très peu ! » Parmi ses condisciples, Jean-Paul Tréfois et Richard Kalisz.
C’est au contact de certains profs et d’élèves de l’Institut, dont quelques Français maoïstes, tendance « Jacques Alain-Miller » (psychanalyste lacanien, gendre de Lacan, alors animateur du groupe Mao de l’Ecole Normale Supérieure, à Paris), qu’il va se politiser. « Je n’étais pas Mao, pour moi, les syndicats, cela existait quand même ! le mouvement ouvrier…. Et puis la Révolution Culturelle… avec la destruction de la culture : ce n’était pas mon truc ! » Jacques s’engage alors dans les Jeunes Gardes Socialistes, un groupe exclu du Parti Socialiste et noyauté par des trotskistes et puis intègre la IVème Internationale : « Pendant un an, j’ai été dirigeant de la Ligue Révolutionnaire des Travailleurs à sa création après mai 68. »
Jacques avait également suivi certains cours de philosophie, en élève libre, à Louvain, cours donnés par le phénoménologue Alphonse De Waelhens, à l’ULB par Max Loreau et, à Paris, des séminaires de Roland Barthes. « J’étais assez Althussérien » (du philosophe Louis Althusser qui voulait renouveler le marxisme), « dans la période précédente j’étais plutôt Georges Bataille« . Son mémoire semble cristalliser l’esprit du temps : « Questions générales sur la culture » qu’il défend en cette année 1968. Il le rédige en 10 jours, empruntant à « L’Art et la Révolution » de Trostky et aux travaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. Il tremble car lors de sa défense orale, le sociologue français Jean Duvigneau fait partie du jury : il ne manquera pas de déceler son bricolage. « Lui, n’allait pas être dupe de la profondeur de son travail…. mais c’est passé comme une lettre à la poste » ! Il se souvient de la sortie de Jean Duvigneau: « Oui, c’est ce qu’on raconte à Paris pour le moment… » « Et voilà comment j’ai eu mon diplôme de l’INSAS. »
Il travaille ensuite, pendant 2 ans à l’Institut de sociologie de l’Université Libre de Bruxelles, « comme contractuel« . Pour une recherche européenne – qui n’a pas abouti – sur « les traditions, le folklore tels qu’ils sont recréés dans les sociétés contemporaines« . Son objet d’étude : la relance du Matoufé, un plat traditionnel, à Marche-en-Famenne.
L’ÉTINCELLE
Le choc, pour Jacques, c’est l’expérience – qu’il qualifie de « fondamentale pour quelques années » – à Paris le 9 mai 1968. Ce jour-là il assiste, comme membre des Jeunes Gardes Socialistes, à un meeting unitaire du mouvement étudiant coprésidé par Cohn-Bendit et Daniel Bensaïd (un des leaders du groupe trotskiste d’Alain Krivine). Discours et échanges tendus entre les extrêmes gauches maoïste, anarchiste et trotskiste sur la tactique à adopter pour la suite à donner au mouvement étudiant. « Il y a eu un grand clash entre les maoïstes et une alliance trostkiste/Cohn-Bendit« . Les « Mao » voulaient aller manifester devant les usines tandis que les trotskistes et les anarchistes optaient pour Paris afin d’exiger la libération des étudiants emprisonnés. D’où la manifestation du 10 mai, en l’absence des « Mao », qui s’est terminée par la nuit des barricades. Et trois jours plus tard, la grève générale. « Donc pour moi c’était la preuve que la ligne politique trostkiste l’avait emporté sur la ligne maoiste. » « C’était l’étincelle qui avait mis le feu à la plaine, comme on disait en langage Mao« . Vivre ce moment historique en direct a fortement marqué Jacques Bauduin, pendant quatre ou cinq ans, avant de réaliser que le grand soir était une fameuse illusion. Quant à sa foi chrétienne? « Un beau jour, ça s’est évaporé » !
COMME UN CHEVEU DANS LA SOUPE
En âge de servir sous les drapeaux, il est stationné à Siegen en Allemagne, pas loin alors de la RDA (République Démocratique Allemande). La mission est de garder des missiles américains. Un examen de son profil politique l’empêche d’occuper ce poste : « Je n’ai pas eu mon certificat de sécurité ». Son colonel le voit partir avec regret, le jeune homme ayant une bonne plume: « J’avais écrit un article dans sa revue, il avait bien aimé ! ». Il se retrouve à Euskirchen dans l’Eifel dans la 17ème ATK, une compagnie anti-char. A 24 ans, il est l’aîné d’une troupe de jeunes de 17 et 18 ans. Le Prince Philippe de Chimay (né en 1948) qui n’avait pas voulu être officier, occupe le poste auquel il doit être affecté. Après quelques semaines, Jacques Bauduin – « arrivé comme une pièce rapportée » –, succédera au jeune aristocrate. Il se souvient d’avoir logé dans le bureau de l’adjudant pour lequel il travaillait, afin de veiller à la caisse du régiment, précédemment cambriolée. « Je me suis bien amusé à l’armée, j’avais beaucoup de temps libre, le temps était merveilleux et, avec des copains qui avaient une voiture, on allait vers les lacs de l’Eiffel ». Il y lit les grands auteurs, a une passion pour Cesare Pavese, écoute Miles Davis, les Doors, Jefferson Airplane, les Stones.
RESPONSABLE DE RUBRIQUE
À son retour dans le civil, un copain, le sociologue journaliste Michel Caraël, l’oriente vers un examen au sein de ce qui s’appelle encore la RTB (devenue la RTBF en 1977) pour un poste de « responsable de continuité », examen réussi. « On était dans une cabine, à côté on avait le chef technicien, et c’est nous qui donnions les instructions » du type « maintenant nous donnons l’antenne au Journal Télévisé (ou) nous rendons l’antenne à la speakerine... » (note: cela s’est automatisé depuis !). « On était responsable des speakerines, de leurs textes, de ce qu’elles racontaient… on le faisait avec elles » en visionnant au préalable les programmes enregistrés, dans les bâtiments de la Place Flagey puis ceux de Reyers. « C’était chouette parce qu’on avait des horaires variables« .
Grâce à cette fonction, il se retrouve, en un coup, nommé fonctionnaire. Vers 1974, il passe aussi un examen pour être journaliste. Il y avait des centaines de candidats, réussit l’écrit mais décide de ne pas passer l’oral : « Je ne voulais pas faire du journalisme bourgeois » ! Selon Althusser, le journalisme dominant était une composante de « l’appareil idéologique d’État » … S’il a tourné le dos au trotskisme, Jacques, qui a découvert l’Italie, se passionne pour l’expérience eurocommuniste engagée par Enrico Berlinguer. Elle échouera après l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades Rouges.
L’opportunité se présente alors d’un examen de journaliste culturel, de « responsable rubrique », qu’il réussit également. Mais pour l’exercer, Jacques démissionne de son poste de fonctionnaire, redevient contractuel avant que, quelques années plus tard, ce métier soit fonctionnarisé. En tant que « responsable de rubrique », Jacques participe à différentes émissions radiophoniques sur le Troisième Programme à la RTBF-Mons puis, plus spécifiquement, y anime « Écrit à l’étranger », magazine dédié à la littérature internationale où il s’agissait d’interviewer des écrivains. Dans cette même émission intervenait également Pierre Mertens, qui proposait un billet hebdomadaire.
MACONDO, AU COEUR DE LA GALERIE BORTIER
« J’avais envie de quitter la RTBF, je cherchais un boulot, une activité de remplacement. Je voulais faire une librairie très littéraire », dit-il, guidé par son amour de la littérature et de l’émission qu’il animait. Jacques connaissait alors beaucoup d’auteurs mais pas réellement les éditeurs. Ses parents lui avaient donné des sous pour l’achat d’un appartement et c’est grâce ce capital qu’il lance, au coeur de la Galerie Bortier récemment rénovée, une librairie avec uniquement du livre neuf. Jacques sera donc libraire… et restera locataire toute sa vie.

Contexte : Le chantier de rénovation de la Salle de la Madeleine, coordonné par les frères Mignot, avait condamné ce passage pendant 20 ans, entre 1957 à 1977. Le passage donnant sur la rue Saint-Jean, conçu par Cluysenaer avait été entièrement détruit, redessiné et reconstruit par les mêmes frères Mignot, se basant sur le style du passage rectiligne créé par l’architecte ingénieur Félix Pauwels en 1848.
Quand Jacques Bauduin s’installe dans deux nouveaux locaux flambants neufs, les N°8 et N°10, en juillet 1978, « c’était au début, il n’y avait rien. » Seule avait survécu la librairie de seconde main Van Der Elst qui occupait le passage donnant sur la rue de la Madeleine (occupé ensuite par Tristan Schwilden et Philippe Dufrenne). Jacques ne pouvant pas être gérant officiellement, car il travaille toujours à la RTBF, c’est sa mère qui endosse le rôle. Il devient dans le même temps locataire de la galerie, la Ville ayant mis en location une dizaine d’appartement aux étages et destinés en priorité aux occupants des cellules commerciales. Bientôt les locaux N°8 et le N°10 seront reliés : « On avait fait abattre le mur de séparation. »
Il invite à l’ouverture de MACONDO l’écrivain argentin Hector Bianciotti dont « Le Traité des saisons » avait reçu le prix Médicis étranger en 1977. « J’avais beaucoup d’admiration pour son roman et pour lui. » Quant au nom de la librairie, MACONDO, il vient du village fictif sorti de l’imagination de Gabriel García Márquez dans son fameux roman Cent Ans de solitude. C’était l’époque du « boom latino-américain en littérature. »


Dans son souvenir, les emplacements de la Galerie ont été vite occupés, à l’exception du grand espace d’exposition, le N°7 où se dérouleront de temps en temps des expositions temporaires et où il organisera des conférences, notamment avec Gérard Mortier qui renouvelait alors le Théâtre Royal de la Monnaie. Des expositions, il en présentera parfois à l’étage de la librairie, dont l’une de peintures de Pierre Klossowski, par ailleurs romancier et frère aîné du peintre Balthasar, connu sous le nom Balthus, de Michel Seuphor et de photographies de Marie-Françoise Plissart. L’étage sera aussi le lieu de rencontres avec de nombreux·ses écrivain·es, par exemple Philippe Sollers, Gaston Compère, Françoise Lalande, Marc Cholodenko, Vera Feyder, Angelo Rinaldi, Conrad Detrez.
Encouragé par des pionniers du prix unique du livre
Comme Jacques travaille à la RTBF, il engage deux employés pour tenir la librairie : Benoît Peeters, alors romancier (et plus tard scénariste de BD, essayiste, critique) et la photographe Marie-Françoise Plissart. « Benoît et Marie-Françoise ont joué un grand rôle » ! Sa démarche est encouragée par le directeur commercial des Éditions de Minuit, Henri Causse « qui s’occupait des relations avec les libraires. » Avec Jérôme Lindon,également responsable des Editions de Minuit, ils militaient pour le prix unique du livre et défendaient l’existence d’un réseau de librairies indépendantes à même de garantir le pluralisme de l’édition et de ne pas la rendre captive des conditions de la grande distribution. C’est l’époque de la montée en puissance des grandes librairies, avec la FNAC qui débarque en Belgique au début des années 80. « Minuit était à la tête du combat » qui, en France, débouchera sur la loi Lang du prix unique dès 1981. En Belgique, il faudra attendre jusqu’en 2018 en Wallonie et 2019 à Bruxelles (soit près de 40 ans!) pour voir enfin adopté ce principe, véritable mesure de protection des petites librairies face à la grande distribution.
Dans la librarie c’est Jacques qui s’occupe des commandes et des stocks « ça brinqueballait !« . « J‘aimais bien [le métier de libraire], à part déballer le vendredi la pile de nouveautés. » (…) « Les offices…oh la la ! (…) quand je travaillais pour la librairie, c’était la nuit. J’ai vécu pendant 12-13 ans à un rythme dingue. »


Nicole Guilly et l’artiste plasticien Serge Goldwicht. En arrière-plan, on aperçoit l’historien et éditeur Maurice Olender
Mais un imprévu va tout changer. Suite au décès prématuré de son animateur Jean Neyens, Robert Wangermée, le patron de la RTBF, lui propose de reprendre en radio LE MAGAZINE DES SCIENCES HUMAINES. Ce défi le passionne. Un dilemme quand même, car il ne se résout pas à fermer la librairie, ne voulant pas mettre sur le carreau ceux qu’il avait embarqué dans l’aventure. « Je n’ai donc jamais été libraire à 100%. La Librairie moyenne, ce n’est pas une source d’enrichissement, cela ne l’a jamais été. » C’est donc son salaire qui permet de garder l’activité. « Ce type de petite ou moyenne librairie survit souvent grâce au salaire du conjoint ou de la conjointe. » Il parvient néanmoins à payer ses employés et « …je me payais de temps en temps en livres (rire) ». Les librairies de seconde main qui côtoient MACONDO ne le dérangent nullement, « c’était un plus, ça attirait le chaland » ! MACONDO n’est pas une librairie politiquement militante, comme celle d’un François Maspero à Paris mais un lieu de militance « culturelle » par son offre littéraire. Ses invités sont des écrivains : « pas des politiques« . Ses modèles sont alors les librairies des Editions de Minuit et de Gallimard à Paris, plus dimensionnées, ou, plus grande encore, la mythique librairie OMBRES BLANCHES à Toulouse, longtemps dirigée par Christian et Martine Thorel (dont les éditions de Minuit et Le Seuil font partie de l’actionnariat depuis 1981, une adresse qu’il n’a jamais pu visiter, s’étant « retrouvé un dimanche à Toulouse, devant une porte close ! » (rire)).
Après deux ans, Benoît Peeters et Marie-Françoise Plissart veulent vivre leur aventure artistique et sont remplacés dans la librairie MACONDO par la poétesse Françoise Delcarte et par Élisabeth Peeters « qui avait travaillé à la librairie/maison d’édition LA JEUNE PARQUE de Jacques Antoine, rue des Éperonniers« .
Jacques Bauduin et Brigitte de Meeûs (Cliché Librairie Tropismes)
TROPISMES
« En 1984, Henri Causse a stimulé le projet qui a débouché sur TROPISMES en me suggérant de m’associer avec Brigitte de Meeûs. » C’était un changement d’échelle, le local de la Galerie Bortier se révélant trop petit. Brigitte de Meeûs était active dans l’association des libraires indépendantes qui militait – avec notamment Philippe Goffe – pour le prix unique du livre en Belgique. Elle tenait déjà, avec un associé, CALLIGRAMMES, une librairie à Wavre. Trouvé par Jacques Bauduin, TROPISMES s’installe dans les Galeries Royales, dans un grand local vide, qui avait, notamment, été un club de jazz, le BLUE NOTE (ouvert en 1957 par le jazzman, contrebassiste et musicologue Benoît Quersin, qui fut aussi actif à la RTB). Le lieu séduit Jacques, il en apprécie le style « Napoléon III« . Le capital n’est plus limité à l’argent confié à Jacques par ses parents, ni à l’apport de Brigitte, mais est complété par LES ÉDITIONS DE MINUIT et les éditions du SEUIL, rejointes plus tard par ACTES SUD. Jérôme Lindon se déplacera pour l’inauguration de TROPISMES. Si Jacques Bauduin participe à la gestion des débuts, celle-ci n’était pas de tout repos : « TROPISMES après deux ans était au bord de la faillite. Il y avait trop de stock. J’avais tendance à vouloir en magasin toutes les œuvres ! C’est seulement à ce moment-là que Brigitte, qui s’y connaissait mieux en gestion que moi, et un peu moi, on a appris à gérer. » C’est d’ailleurs Brigitte De Meeus qui va prendre en main et diriger la librairie jusqu’à son décès en 2022. Épuisé par une maladie passagère, Jacques va s’en éloigner en 1991. « TROPISMES, c’est Brigitte, Manuela Federico et tous ses collaborateurs et collaboratrices ». Après avoir fêté ses 40 ans de vie et survie, la librairie TROPISMES continue à alimenter la vie littéraire bruxelloise.
ARGUMENTS
Pendant toutes ces années, c’était donc ARGUMENTS, comme il a rebaptisé LE MAGAZINE DES SCIENCES HUMAINES notamment en hommage à une revue fondée par Edgar Morin, Colette Audry, Barthes et Duvignaud (publiée entre 1956 et 1962) qui est au centre de la vie professionnelle de Jacques. « C’était encore la grande période des sciences humaines« . ARGUMENTS l’occupera pendant 18 ans, de 1981 à 1999. Diffusée sur la 1ère chaîne de la RTBF le dimanche matin de 9h10 à 10h, juste avant la messe, l’émission consistait en un entretien sur un livre récemment paru de science humaine ou de philosophie. Jacques avait choisi, pour sa première émission, de proposer un entretien avec le philosophe Claude Lefort, grand penseur de la question démocratique, un de ses maîtres à penser. Il a ainsi pu se nourrir des travaux et des rencontres de pas mal de grandes personnalités de l’époque, dont évidemment « beaucoup de Parisiens » chez qui il se rendait pour les interviewer. « Heureusement, presque jusqu’à la fin, le Thalys ne roulait pas encore, j’avais souvent besoin des 3 heures de train pour finir la lecture de leurs livres, même après une quasi nuit blanche ! ».
POUR UNE ÉCOLOGIE POLITIQUE
Si Jacques a quitté le troskisme en 1973, c’est la question démocratique qui le passionne désormais et qui est au cœur de pas mal de ses émissions. Après l’intermède berlinguerien, il se sent, depuis la fin des années 70, « rocardien » (adepte de la ligne du français Michel Rocard). « Mais ce qui m’a le plus réveillé et m’a réintéressé à la politique belge, c’est la chute du mur de Berlin. La période de glaciation (EST-OUEST) était finie, l’Histoire se rouvrait, les possibles redevenaient possibles« . Au début des années nonante il se rapproche des Écolos. Sympathisant mais pas encore membre du parti. Sur la proposition d’Henri Simons, vu son intérêt pour l’opéra, il devient membre du conseil d’administration du Théâtre Royal de la Monnaie. Puis ce sera l’aventure « des États Généraux de l’Ecologie Politique » dont l’objectif était de sortir le parti de sa dimension purement environnementaliste. « Avec tout un groupe de jeunes qui allaient devenir les dirigeants d’ÉCOLO dans la décennie suivante,moi j’avais déjà la cinquantaine, on a mené une bataille interne et on a gagné. Les États Généraux ont un peu contribué à changer l’image d’ÉCOLO et ont été ensuite imités par d’autres partis en quête de rénovation. »
En 1999, Écolo gagne les élections et fait sa première entrée au gouvernement. Jacques était pour la participation au fédéral mais réservé pour la Région bruxelloise, trouvant les accords insuffisants. « On a vécu tout un psychodrame qui s’est terminé par la démission regrettable de Jacky Morael, le leader qui avait mené à la victoire. Il a fallu choisir une nouvelle direction, un nouveau secrétariat fédéral« . On est venu le chercher pour faire partie d’un trio avec Philippe Defeyt et Brigitte Ernst. Dans un premier temps, il défend la candidature de Jacques Liesenborghs, un enseignant, très connu, adepte des nouvelles pédagogies, « mais il n’a pas voulu« . Le trio n’est pas « soutenu par l’appareil » du parti, « on a dû lutter contre l’appareil« . Avec l’entrée au gouvernement, c’était « une vie de dingue« , des « crises sans arrêt au sein du kern« , « de nombreuses nuits blanches« , « j’ai pris quelques kilos » mais du reste: « passionnant !« . À son actif, sa participation aux négociations qui ont débouché sur l’accord de la Saint-Polycarpe » (23 janvier 2001) et le refinancement de la Communauté Française de Belgique. « Un bol d’oxygène, hélas bien éphémère ! » Jacques sourit de manière un peu amère vu la situation actuelle. À la fin du 1er gouvernement Verhofstadt, Jacques Bauduin a prôné « les convergences », un rapprochement des Écologistes et des Socialistes en Belgique francophone pour mieux peser dans la législature suivante. Mais une opposition interne l’a freiné et fait perdre l’initiative au profit d’Elio Di Rupo. Petit complot interne, « j’ai présenté ma démission à l’été 2002″. « Je suis resté encore un an comme permanent à ÉCOLO » jusqu’à l’élection de 2003, un désastre. « Je fus désigné pour commenter la défaite sur le plateau de la RTBF« . Jacques s’est ensuite idéologiquement éloigné d’ÉCOLO qu’il quitte en 2007.Ensuite, « je n’ai plus voulu entrer dans un parti, j’avais assez donné et, surtout, voulais garder ma liberté de pensée« .
FLASH-BACK
« J’ai pu retourner à la RTBF, j’avais pris un congé sans solde » (…) mais pas question de reprendre ARGUMENTS. » Sur la PREMIÈRE de la RTBF, Jacques est sauvé par Claude Delacroix, en fin de mandat de directeur de la radio mais qui « aurait voulu, à la Molière, mourir devant un micro » ! Il avait été le formidable animateur dans les années 60 de « FORMULE J », la grande émission YéYé, puis notamment créateur de Radio 21 ». Avec lui, Jacques animera l’émission quotidienne FLASH BACK, dans la tranche de 13H15 – 14 H00 (après le journal parlé de la Première radio) de 2004 à 2009, jusqu’à sa pension à 65 ans et quelques mois de rabiot. « Mais le rabiot, c’était absorbant et du boulot payé des cacahuètes, je n’ai jamais été un homme d’argent, mais il avait fait si beau cet été-là sur ma terrasse, j’avais redécouvert le bonheur du temps libre et des heures de lecture ! (rire)« . « J’ose à peine vous dire qu’aujourd’hui je fréquente CHASSE AUX LIVRES. C’est un site où vous trouvez des livres d’occasion, j’y cherche avant tout des bouquins épuisés. » Jacques y dépose des « alertes » avec un prix maximum pour les titres qu’il désire. Dans la foulée, il évoque le problème actuel de la vente online, de la vente du neuf à des prix d’occasion qu’on trouve sur un tas de sites. « C’est un grave problème et pour l’édition, et pour la librairie. » De santé fragile, à 82 ans, Jacques n’hésite pas à faire des kilomètres et se déplacer, comme en janvier de cette année, « à Barcelone pour les débuts, en Isolde, dans « Tristan und Isolde » (son opéra préféré) de la grande soprano norvégienne Lise Davidsen (une des nouvelles stars de l’opéra, « une voix comme on n’en rencontre que tous les demi-siècles »), ou à Bayreuth et Munich », pour les opéras de Richard Wagner. Et le soir il écoute le jazz à la radio avant de s’endormir.
Cette interview a été réalisée au MOKAFE, célèbre enseigne des Galeries Royales à quelques mètres de TROPISMES et pas bien loin de l’ancien MACONDO de la Galerie Bortier. Aux tables adjacentes, on distingue Luc Dembour, le libraire de HORS-SERIE et le poète de Louvain Jan Baetens, co-fondateur des éditions IMPRESSIONS NOUVELLES avec un certain Benoît Peeters.

Illustration en ouverture de cet article, détail d’une création de Bernard Bauduin pour MACONDO.
Ci-dessus, à gauche, illustration de Jean-François Octave également pour la librairie, et à droite, de Marc Borgers. Tous trois étaient actifs dans le magazine SOLDES, FINS DE SERIE (1978-1982) que Jacques Bauduin soutenait et à qui il proposait des sujets. L’ambition de ce titre de presse atypique était de “créer un support libre, exprimer ses envies et faire fonctionner les rapports entre le lisible et le visible, la belle charnière du métier de graphiste, celle sur laquelle toute la presse officielle avait déjà abdiqué”. Andy Warhol avait dit d’elle en 1980 « C’est la plus belle revue du monde (…) les Belges sont incroyables ». MACONDO était – dans le souvenir de Marc Borgers – un de leurs meilleurs points de vente.

